Etats Modifiés de Conscience

Chaque fois qu’elle doit faire un choix ou prendre une décision importante dans sa vie, l’écrivaine et pianiste Corine Sombrun confie qu’elle « [s’]offre une petite transe [pour] calmer le mental et obtenir des réponses ». Certes, tout le monde n’est pas, à l’instar de cette « exploratrice de la conscience », une chamane initiée depuis 10 ans au sein du peuple Tsaatans en Mongolie, ayant la capacité d’entrer dans une transe profonde par sa seule volonté, mais nous avons tous la possibilité, comme elle, d’étendre notre conscience au-delà des limites habituelles de notre corps et de notre cerveau, pour voyager dans d’autres dimensions, celles de notre inconscient individuel et de l’inconscient collectif. L’objectif : se connecter à notre être profond, réveiller notre intuition, notre source d’inspiration mais également goûter aux expériences transcendantales et vivre des moments d’extase transformateurs.  

Transe quotidienne

Sans nous en rendre compte, nous avons tous déjà connu l’état de transe. Dans le cadre de nos occupations quotidiennes – penser, parler, manger, lire, marcher – nous sommes dans ce que les neuroscientifiques appellent un « état de conscience ordinaire ». Un état que nous connaissons tous, qualifié de neutre, banal, usuel. Les paramètres « espace, temps, corps, moi » y sont familiers. Comme l’explique Charles T. Tart, professeur américain de psychologie, internationalement reconnu pour ses recherches sur la nature de la conscience, « notre état de conscience ordinaire est un outil, une structure, un mécanisme d’intégration qui nous permet d’interagir avec une certaine réalité sociale acceptée, un consensus de réalité ». Selon lui, cet état est maintenu grâce à un effort actif du mental qui cherche constamment à le perpétuer. Nos 5 sens perçoivent mais c’est notre « mental » qui interprète ces perceptions, et façonne sans cesse notre réalité ordinaire. Or, plusieurs fois par jour, dès qu’il le peut en réalité, notre cerveau se plonge spontanément et brièvement dans une transe. Si pour beaucoup d’entre nous, le mot « transe » a tendance à effrayer car il est associé à un état spectaculairement violent accompagné de convulsions, il s’agit en fait d’une potentialité tout à fait naturelle de notre conscience… à s’évader. En effet, quand nous dormons, quand nous sommes « dans la lune », ou encore lors de phases d’auto-hypnose – lorsque nous fixons longuement un objet, un paysage, une flamme, ou dans notre voiture après plusieurs heures de conduite sur l’autoroute –, nous mettons ce mental sur pause, et modifions involontairement notre état de conscience. Nous sommes en transe. « Lorsqu’ils jouent, les enfants se mettent naturellement et très facilement en état modifié de conscience », précise par exemple Paul-Louis Rabeyron, pédopsychiatre des hôpitaux, responsable d’enseignement à l’Université catholique de Lyon et membre du comité directeur de l’Institut métapsychique international. Si déjà les filtres physiologiques que constituent nos 5 sens nous empêchent de percevoir la réalité telle qu’elle est vraiment – nous ne voyons, par exemple, ni la lumière infrarouge, ni les ultraviolets, nous n’entendons pas les ultrasons, notre odorat est limité comparé à celui des autres animaux… –, notre éducation et notre système de croyances, propres à chaque culture, créent, à l’âge adulte, de nouveaux filtres mentaux qui, un peu comme une passoire, ne vont laisser passer que certaines informations. Ce que nous percevons et appelons notre réalité n’est en fait qu’une interprétation des stimuli parvenant à notre cerveau. Malgré cela, chacun de nous, plusieurs fois par jour, échappe donc à ces conditionnements mentaux en entrant inconsciemment en transe. Un état modifié de conscience (EMC) – appelé aussi état de transe, état holotropique ou état de conscience chamanique – se produit donc lorsque notre système de référence à la réalité, nos filtres, cessent temporairement de fonctionner, si bien qu’il se produit, selon Charles T. Tart, une « restructuration de la conscience » sur d’autres bases, d’autres filtres, permettant alors l’accès – conscient ou inconscient – à des aspects invisibles, ou cachés, de la réalité ordinaire. Autrement dit, on perçoit des images, des sons, des informations, inaccessibles dans notre état de conscience ordinaire. « En état de conscience ordinaire, c’est comme s’il y avait un brouillage intense qui empêche notre conscience de “voir”, de capter certaines informations, explique le Dr Olivier Chambon, psychiatre et psychothérapeute, spécialiste des EMC. Quand les ondes cérébrales ralentissent, le silence s’installe et permet plus de clarté. Pour être plus explicite, j’utiliserai l’allégorie suivante : quand on remue l’eau sans arrêt, on ne peut pas voir ce qu’il y a au fond d’une mare. Si l’on arrête de la remuer, en revanche, les sédiments vont se redéposer, l’eau va s’éclaircir, et l’on verra ce qu’il y a au fond. Eh bien avec la conscience, c’est pareil ! »  

Une recherche perpétuelle

Depuis toujours, aux quatre coins de la planète, l’homme a cherché à se débarrasser de ces filtres, et ainsi percevoir ce qu’il qualifie d’autres réalités. Dans les pratiques de divination et de guérison chamaniques, les rites de passage, mais aussi avec le développement des perceptions extrasensorielles, l’influence de ces expériences de conscience modifiée revêt une importance considérable tant pour la vie culturelle des civilisations préindustrielles que dans l’histoire spirituelle de l’humanité. « Au contraire de la civilisation moderne, les cultures indigènes estimaient hautement les états holotropiques et dépensaient beaucoup de temps et d’énergie à développer des moyens sûrs et efficaces de les induire, explique Stanislav Grof, psychiatre américain d’origine tchèque, pionnier des recherches sur les EMC. Elles utilisaient ces états comme un véhicule dans leur vie rituelle et spirituelle [...]. Ces états jouèrent également un rôle crucial dans le diagnostic et la guérison de divers troubles. Bien que les cultures aborigènes aient souvent disposé de connaissances impressionnantes sur les remèdes naturels, elles mettaient tout d’abord l’accent sur la guérison spirituelle. Cela impliquait habituellement l’induction d’états de conscience holotropiques – pour le malade ou le guérisseur, ou pour les deux en même temps (…) De plus, ils constituaient une source d’inspiration artistique, apportant de nouvelles idées pour les rituels, les peintures, les sculptures et les chants. » Une transe peut être naturellement induite par le sommeil, à travers les rêves, mais aussi par la méditation, les exercices de respiration profonde, l’hypnose, la sophrologie, la musique – tambours, maracas, hochets… –, des danses frénétiques et autres formes d’expression cognitivo-corporelle – yoga, tai-chi, qi gong… – ou encore la répétition verbale, comme les mantras. De manière plus drastique, plus risquée aussi, notre conscience peut être modifiée par l’isolement social et sensoriel – séjours prolongés en forêt, au sommet d’une montagne, dans une grotte… –, le jeûne, la privation totale de sommeil, le bombardement sensoriel ou encore la prise de substances psychédéliques. Moins spirituel mais tout aussi surprenant : l’hyperconcentration et l’hyperlucidité nécessaires à la pratique de sports extrêmes ou de haut niveau peuvent également induire un état modifié de conscience. Un état de grâce, que l’on peut presque qualifier d’état second, dans lequel le champion est capable de se dépasser et d’agir avec un temps d’avance. Si nous sommes tous capables de changer naturellement d’état de conscience, les chamanes demeurent les maîtres en la matière, puisqu’ils savent contrôler leurs actions, diriger leurs aventures lors de leur transe, et rapporter des informations précises leur permettant d’enrichir leur savoir et de soigner. « Je peux voir, les yeux fermés, des animaux, des visages, des images, des couleurs, des représentations géométriques, des chaînes de cause à effet, à la fois évidents et impossibles à expliquer, raconte Corine Sombrun. L’essentiel est que, sans le moindre mot, toute question qui me vient à l’esprit semble aussitôt trouver sa réponse. En fait, tout se passe comme si la transe éveillait en moi une formidable intuition. Comme si, soudain, mon cerveau s’ouvrait à des capacités inconnues, plus subtiles. À une sorte d’hyperintelligence perceptive me permettant de résoudre un problème donné, en révélant ce que je ne savais pas que je savais. »  

Sentiment d’unité

Contrairement à ce que l’on aurait pu croire, ces « voyages » de la conscience dans d’autres dimensions, quelle qu’en soit l’induction, ne semblent pas altérer les fonctions intellectuelles, ni à court, ni à long terme. D’après les spécialistes de la question, ils offriraient même, à l’inverse, une compréhension plus claire de la réalité que nous expérimentons au quotidien. Différents chercheurs spécialisés dans les EMC ont défini les états de transe comme une relation non linéaire au temps, à l’espace, et au corps. A également été constatée une acuité des sens, avec pour corollaire des perceptions exacerbées de notre environnement. En transe, nous avons en effet le sentiment de nous dégager des limites de notre ego, que les temps passé et futur peuvent coexister dans l’instant présent et que nous sommes, par ailleurs, reliés à quelque chose de plus vaste, à un ensemble universel conscient. De fait, ces expériences dites « transpersonnelles » – au-delà de notre ego, de notre histoire personnelle – engendrent des modifications de la conscience de soi et une transformation de nos rapports avec le monde. « Nous pouvons accéder à une compréhension psychologique profonde de notre histoire personnelle, de nos dynamiques inconscientes, de nos difficultés émotionnelles, et de nos problèmes relationnels, écrit Stanislav Grof. Nous pouvons également faire l’expérience de révélations extraordinaires sur divers aspects de la nature et du cosmos qui dépassent largement notre culture et notre formation intellectuelle. Toutefois, les révélations de loin les plus intéressantes que peuvent apporter les états holotropiques concernent les problèmes philosophiques, métaphysiques et spirituels. Nous pouvons effectivement faire l’expérience de la mort et de la renaissance psychologique, de tout un spectre de phénomènes transpersonnels – sentiment d’unité avec d’autres personnes, la nature, l’univers et Dieu. Nous pouvons découvrir ce qui semble pouvoir être interprété comme étant des mémoires d’autres incarnations, nous pouvons rencontrer de puissantes figures archétypales, communiquer avec des êtres désincarnés et visiter de nombreux paysages mythologiques. »  

Des capacités inexplorées

Physiologiquement, que se passe-t-il ? « Le système nerveux est ce qui nous permet de construire notre perception de la réalité, explique l’anthropologue médical suisse Jean-Dominique Michel. Toutes ces techniques d’accès à un état modifié de conscience déconstruisent la réalité ordinaire car elles viennent perturber le système nerveux et ralentir l’activité cérébrale qui se manifeste par un changement de fréquence mesurable. Le cerveau va se mettre en mode alpha ou thêta, c’est-à-dire en relaxation légère ou profonde, selon l’intensité de l’expérience. Ce qui va ouvrir une brèche permettant d’accéder à d’autres niveaux de réalité. » Les électro-encéphalogrammes, les magnétoencéphalogrammes et les scanners constituent des outils qui, en neurosciences, nous permettent aujourd’hui de commencer à objectiver ces états. Depuis 7 ans, Corine Sombrun, la Française « mongolisée », comme elle s’amuse à le dire, joue justement les « souris de laboratoire » au Canada, et plus récemment en France, pour évaluer les effets de la transe sur le cerveau. Les premiers résultats démontrent que la transe modifie de manière spectaculaire le fonctionnement des circuits cérébraux activant des zones dites « perceptives ». « Ce qui expliquerait pourquoi cet état me permet d’accéder à d’autres informations et, en quelque sorte, à une perception augmentée de la réalité, précise Corine Sombrun. Pour l’écrivaine et chamane française, les études approfondies sur la transe chamanique auxquelles elle participe actuellement permettraient d’explorer les nouvelles frontières des capacités cérébrales. Et de les exploiter. « La pratique de cette technique de transe, qu’il est donc possible d’induire par la seule volonté, pourrait nous aider à développer cette forme d’intelligence perceptive qu’on a tous naturellement en nous, mais qu’on ne nous apprend pas à utiliser, et que ces états modifiés de conscience permettent d’amplifier. Des capacités qui offrent une façon plus intuitive d’envisager notre rapport à notre corps, aux autres et à notre environnement. La transe permet de sortir de l’ego, dans lequel le cerveau spéculatif semble nous enfermer, et révèle l’être humain dans la totalité de ses capacités, l’entraînant dans le monde de l’intuition et délaissant provisoirement celui de la raison dans lequel nous évoluons dans la réalité ordinaire. » Article tiré du magazine de l'INREES